Faculté des lettres et sciences humaines

"Vivons nature, vivons nus!" : institutionnalisation de la nudité et redéfinition des modalités interactives dans la pratique balnéaire du naturisme (Centre Héliomarin de Montalivet, France)

Moretti, Svenn ; Ghasarian, Christian (Dir.)

Mémoire de master : Université de Neuchâtel, 2011.

En brisant l’interdit légal qui pèse sur la nudité en public, la pratique balnéaire du naturisme apparaît comme marginale et nécessite d’être circonscrite dans un espace cloisonné qui répond à l’exigence légale d’en dissimuler l’expression. Satisfaisant cet impératif, la configuration spatiale du Centre Héliomarin de Montalivet (CHM) – où a été conduite la présente... Plus

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    Résumé
    En brisant l’interdit légal qui pèse sur la nudité en public, la pratique balnéaire du naturisme apparaît comme marginale et nécessite d’être circonscrite dans un espace cloisonné qui répond à l’exigence légale d’en dissimuler l’expression. Satisfaisant cet impératif, la configuration spatiale du Centre Héliomarin de Montalivet (CHM) – où a été conduite la présente enquête – contribue à fonder une microsociété contextuelle et éphémère fondée sur l’idéal d’un retour à un état de « nature » et sur des valeurs humaines et sociales telles que la liberté, la tolérance et l’égalité. Produisant un renversement partiel des valeurs, cette atomisation géographique et temporelle oppose ainsi deux univers, celui du vêtement, du travail et des contraintes à celui de la nudité et des vacances. Dans ce contexte, l’expérience de la nudité apparaît alors comme le geste ultime de décontraction et, enregistrée par la rétine comme un élément routinier, n’accroche plus les regards. Témoin de ce processus de banalisation, le regard se fait alors le révélateur et le vecteur d’un système normatif qui, renforcé par un ensemble de règles plus ou mois coercitif avec lequel les vacanciers doivent composer, crée l’illusion que la dénudation est un geste banal et naturel. L’acte de se dévêtir n’étant, pourtant, pas aussi anodin, la pratique en commun de la nudité est rendue possible par l’application d’un code de pudeur implicitement partagé qui repose sur l’impératif de discrétion visuelle et le contrôle des gestes. Participant à réguler les interactions et à combler le vide vestimentaire, cette étiquette corporelle particulière participerait donc à désamorcer le potentiel érotique du corps – le naturisme postulant que nudité et sexualité ne sont pas liées – et à suspendre l’expression de tout jugement discriminant. Ainsi, ne faisant idéalement plus l’objet de regards invasifs, le corps pourrait être investi pleinement pour que soient éprouvés bien-être et relâchement. En dépit de l’expression d’une certaine indifférence polie, le corps demeure toutefois trop saillant pour parvenir à se fondre complètement dans la banalité puisque ses dimensions esthétique et érotique continuent de capter les regards d’un public qui feint de ne rien voir. Aussi, conscient de la présence de ce public fantôme, le corps se met en scène, il se montre sans se montrer afin de s’accommoder du regard des autres et gérer l’impression qu’il donne. Même s’il est clair que le naturisme fait du corps un objet d’investissement personnel, un outil dans la quête de bien-être, le code de pudeur auquel il est soumis révèle que la nudité en commun est en fait une action très régulée qui dévoile le mode sur lequel se conjugue généralement le rapport au corps dans notre société : le rejet et la mise à distance