Faculté des sciences

Agassiz et les glaciers. Sa conduite de la recherche et ses mérites

Schaer, Jean-Paul

In: Eclogae Geologicae Helvetiae, 2000, p. 231-256

Dès son arrivée à Neuchâtel, Agassiz poursuit ses recherches sur les poissons fossiles et vivants ainsi que sur d'autres aspects de la paléontologie. Très tôt, il montre également un intérêt pour les blocs erratiques disséminés sur les pentes du Jura. En 1836, à la suite d'une visite prolongée effectuée à Bex chez Charpentier, ce sujet devient l'une de ses préoccupations majeures... Plus

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    Résumé
    Dès son arrivée à Neuchâtel, Agassiz poursuit ses recherches sur les poissons fossiles et vivants ainsi que sur d'autres aspects de la paléontologie. Très tôt, il montre également un intérêt pour les blocs erratiques disséminés sur les pentes du Jura. En 1836, à la suite d'une visite prolongée effectuée à Bex chez Charpentier, ce sujet devient l'une de ses préoccupations majeures jusqu'à son départ pour les USA en 1846. Avant de s'engager dans des recherches personnelles et indépendantes sur les glaciers, il utilise en 1837 la remarquable initiation qu'il a reçue de son collègue pour adresser son fameux discours de Neuchâtel. Celui-ci soulève une tempête de protestations, mais, grâce à la personnalité de son auteur, il attire mieux que d'autres interventions l'attention du monde scientifique sur la question glaciaire. Construit avec les informations recueillies, il innove et choque en proposant que les faunes actuelles sont des créations nouvelles remplaçant celles qui furent anéanties par un brusque et important refroidissement climatique. Une grande carapace de glace, sans relation avec les glaciers alpins, aurait alors recouvert toute l'Europe, du pôle jusqu'à la Méditerranée. Statique, elle ne comportait pas de moraines. En 1840, après de rapides visites sur les glaciers, Agassiz fait paraître son premier ouvrage sur le sujet. La bonne présentation de la morphologie glaciaire, le caractère luxueux de l'édition, les magnifiques lithographies font oublier que le texte reprend d'anciennes idées erronées et en ajoute même de nouvelles. Mais en publiant sans délai ses résultats, Agassiz se place à nouveau au-devant de la scène. Il ne se préoccupe que peu de l'ombrage que son ouvrage porte à celui de Charpentier qui paraît moins d'une année après le sien. Les critiques de Charpentier visant certaines de ses affirmations et illustrations mettent fin aux relations cordiales que les deux savants entretenaient. Le ralliement de Studer à la theorie glaciaire, l'identification par Agassiz d'anciens glaciers dans les parties septentrionales des îles britanniques (son plus beau succès scientifique dans ce domaine) ainsi que la publication de très nombreuses notes lui assurent alors la position de leader incontesté de la recherche glaciaire. De 1841 à 1846, ses investigations au glacier de l'Aar mobilisent de plus en plus de chercheurs et d'appuis financiers. A l'époque, cette aventure conduite avec éclat et soutenue par une propagande remarquablement orchestrée, ajoute encore au lustre de ses actions. Les moyens mis en œuvre conduisent à certains succès, mais la solution de la dynamique glaciaire est entravée par une approche physique déficiente. Avant son départ pour les USA, Agassiz rédige à la hâte le premier volume du Système glaciaire. Trop marqué par ses anciennes visions, il ne parvient pas à intégrer les nouveaux résultats pour établir une theorie cohérente de la marche des glaciers. De nos jours, cet échec partiel, comme ses autres fautes dans le domaine, sont oubliés et Agassiz reste la figure phare des premières recherches glaciaires, celle a qui l'on doit l'impulsion dont cette discipline a bénéficié alors. Malgré cette situation, il faut être conscient que les principales découvertes dans ce domaine ont été apportées par les Perraudin, Venetz, Charpentier, Guyot et Forbes.
    Summary
    During Agassiz's stay in Neuchâtel (1832-1846) his scientific output reached its apogee. At that time, his activity was mainly oriented towards biology, above ail fossil faunas, (fish, sea urchins, molluscs). In 1836 during a prolonged visit to Bex, Jean de Charpentier gave him the details of the glacier theory, that his friend Ignace Venetz had defended for a number of years and in which he himself believed. To convince Agassiz of the accuracy of this new theory, he took him to the field in the Rhône valley and up to Chamonix. These visits of initiation and striated limestones observed later on the Jura slopes transformed Agassiz from a strong sceptic into a vigorous defender of glaciers as an important agent in the Earth's history. One year later, before he had made any new research on glaciers, he used the information he had been given to make his famous Neuchâtel speech. With the arguments he had just received, he innovates and shocks his audience by his explanation of the distribution of erratic blocks and his suggestion that the present fauna are new creations replacing those that had vanished during the catastrophic cooling of the glacial âge. At that time a large sheet of ice covered the whole of Europe from the North Pôle to the Mediterranean. The erratics are considered to be large blocks of rock swept away from the rising Alps that slid on the ice sheets up to the Jura Mountains. In 1840 after some brief visits to the glaciers, Agassiz publishes his first important volume: Etude sur les glaciers. The good description of glacier morphology and the luxurious lay out of the edition with magnificent lithographs makes one forget that the text repeats erroneous ideas and even adds some new ones. In publishing so rapidiy Agassiz is once again in front of the stage. He shows little interest in the shadow his work might produce on Charpen tier's which was published less than a year after his own. Charpentier's criticism concerning some of Agassiz's affirmations and illustrations puts an end to their cordial relationship, but this does not disturb in any way Agassiz's own enthusiasm to carry out his research on the glaciers. Studer's support of the glacier theory, the identification by Agassiz of the ancient glaciers in the Northern parts of the British Isles (his most outstanding scientific discovery on this subject) and aiso his numerous publications assure him the position of unopposed leader of glacier research. From 1841-1846 his investigations of the Aar glacier mobilised many collaborators and an ever increasing financial support. This adventure was brilliantly lead and supported by a remarkably well orchestrated propaganda which adds even more glory to his activities. But despite the important means, progress was limited especially towards the glacial dynamics. Before his departure for the USA, he writes at speed the first volume of the Glacier System. Held back by his old visions, he does not manage to incorporate his new results in order to establish a coherent theory. Today this partial hold up like his other faults in this field are forgotten and Agassiz remains the flare of the glacier revolution. This recognition is essentially linked to the credibility, from which he had aiways profited, as well as his entrepreneurship and his publicity. It is true that, with Schimper's help, he introduced the original and fertile idea of the Glacial period but this genial trait was based on very shallow arguments. One must aiso be aware that the main scientific discoveries of that time in the glaciology domain were not made by Agassiz but by Perraudin, Venetz, Charpentier, Guyot and even Forbes.