Faculté des sciences économiques et sociales

Médias d'actualité, journalistes et publics sur Twitter : vers un renouvellement des relations ?

Van Hove, Florence ; Bourgeois, Dominique (Dir.)

Thèse de doctorat : Université de Fribourg, 2019.

Cette thèse porte sur la question du renouvellement des relations entre les acteurs médiatiques et les publics, dans le contexte de transformation numérique du journalisme et de l’arrivée des médias sociaux. Les changements organisationnels et structurels dans les médias, notamment dans la production et la diffusion des contenus informationnels, qui ont lieu en parallèle avec les... More

Add to personal list
    Résumé
    Cette thèse porte sur la question du renouvellement des relations entre les acteurs médiatiques et les publics, dans le contexte de transformation numérique du journalisme et de l’arrivée des médias sociaux. Les changements organisationnels et structurels dans les médias, notamment dans la production et la diffusion des contenus informationnels, qui ont lieu en parallèle avec les évolutions des pratiques de consommation de l’actualité par les publics, ont en effet une incidence sur les rapports entre les médias, les journalistes et les publics. Nous avons choisi comme terrain de recherche le site de microblogging Twitter, un outil de diffusion des informations et actualités en ligne utilisé à la fois par les acteurs médiatiques et par les publics. L’adoption et les usages de Twitter par les journalistes sont décrits comme potentiellement conflictuels, car les journalistes doivent respecter les normes et standards journalistiques traditionnels tout en s’adaptant à un environnement social et interactif. Par ailleurs, la diffusion et le commentaire des actualités par les publics dits « participatifs » sur Twitter ont parfois été interprétés comme des pratiques participant à l’effacement des frontières journalistiques. En conséquence, les relations entre les acteurs médiatiques et les publics sont vues comme subissant un renouvellement. Toutefois, selon notre revue de la littérature sur le sujet, on en sait peu sur la façon dont ces relations prennent forme et comment elles évoluent, en analysant les contenus diffusés par les uns et par les autres, et en s’attachant à étudier comment ces contenus sont connectés. Ainsi, notre approche considère qu’une analyse portée sur les contenus des messages et la dynamique communicationnelle des échanges entre les différents acteurs peut nous renseigner sur la qualité des relations entre ces acteurs. Nous proposons d’examiner les dynamiques des usages de Twitter par les acteurs médiatiques en articulation avec les usages de Twitter par les publics, en essayant d’évaluer à quel point ces usages façonnent leurs relations. L’interrogation suivante est posée : en quoi les usages de Twitter par les acteurs médiatiques et par les publics participent-ils à la transformation de leurs relations ? La littérature examinée porte tout d’abord sur la conception du rôle du public dans les médias, ainsi que sur la relation entre les médias et le public, en croisant les approches anglo-saxonnes et francophones, des premières traditions de recherche jusqu’aux plus récentes. Ensuite, nous abordons la problématique du renouvellement des relations entre les acteurs médiatiques et les publics à travers l’exposé de la manière dont les évolutions et avancées du Web – du Web 1.0 au Web collaboratif – ont participé à la mise en place progressive d’un univers de co-création interactif de contenu en ligne ouvert aux « produsagers », désigné comme la participation en ligne. Le concept de journalisme participatif est ensuite convoqué. Nous présentons les caractéristiques conceptuelles et fonctionnelles de l’outil de microblogging et de diffusion des informations en ligne Twitter, puis, nous analysons les différentes perspectives de recherche (ainsi que leurs conclusions) sur, d’une part, les usages de Twitter par les publics en lien avec l’actualité en ligne, et d’autre part, les usages de Twitter par les médias et les journalistes, en lien avec les normes et standards journalistiques traditionnels. La dernière section théorique est consacrée au concept de l’identité numérique (des journalistes), qui est lié à celui de la relation. Nous faisons en particulier référence à la conception de la relation entre les acteurs médiatiques et les publics plébiscitée par de Certeau (1990), figure de proue des études d’usages des médias et des Technologies de l’Information et de la Communication. Sa vision d’une relation comme un rapport de force entre les différentes parties prenantes est celle qui nous paraît la plus à même de décrire les échanges entre les médias d’actualité, les journalistes et les publics (actifs) dans le contexte de l’actualité en ligne sur les médias sociaux. Pour approcher les usages de Twitter, nous analysons qualitativement et quantitativement les caractéristiques des tweets diffusés et échangés dans des fils d’actualités qui concernent douze médias d’actualité (médias télévisés, quotidiens et pure players) en France, Suisse romande et Belgique francophone, en recourant à l’analyse de contenu. Des dimensions comparatives sont introduites pour étudier d’une part, l’évolution des tweets émis par les différents acteurs, en comparant un échantillon de tweets de 2011 et de tweets de 2016, et d’autre part pour mettre en lumière les ressemblances et divergences des usages de Twitter par les médias, les journalistes et les publics, en 2016. Nous cherchons particulièrement à distinguer les usages qui se réfèrent aux normes journalistiques traditionnelles ainsi qu’aux « normes » ou codes des médias sociaux. Dans un deuxième temps, nous nous focalisons sur les usages de Twitter par les journalistes et la façon dont ils se présentent sur cet outil, en recourant au concept d’identité numérique. Nous considérons en effet que les pratiques d’image de marque des journalistes, correspondantes à leur identité professionnelle ou personnelle, peuvent également nous renseigner sur les relations qu’ils entretiennent avec les publics. Les résultats de notre travail indiquent tout d’abord une mutation majeure des caractéristiques des tweets diffusés en 2016 comparativement à 2011. En ce qui concerne les émetteurs, nous avons noté un fort recul de la présence des médias, une grande augmentation de la proportion d’individus et une faible progression des journalistes. Concernant les contenus, nous avons observé un recul de la proportion d’actualités et une grande augmentation des opinions personnelles, tandis que les contributions sont de plus en plus orientées vers les interactions. Le deuxième résultat indique un profond décalage entre d’un côté des usages très uniformes et un mode de diffusion unidirectionnel de la part des acteurs médiatiques (les médias d’actualité et les journalistes) qui tendent à être peu voire moins présents sur les fils de discussion qui les concernent, et d’un autre côté, des usages diversifiés, plus personnels et plus interactifs de l’actualité sur Twitter de la part des publics qui tendent à être plus nombreux. Le troisième constat est l’absence de contrastes notoires entre les choix des actualités diffusés par les acteurs médiatiques et ceux diffusés par les individus. Enfin, sur Twitter, les journalistes exposent principalement des contenus liés à leur identité professionnelle. L’analyse et l’interprétation de ces résultats nous conduisent à formuler que les relations entre les acteurs médiatiques et les publics sur Twitter sont complexes. Les médias et les journalistes semblent « normaliser » fortement et de façon croissante leurs usages, qui sont concentrés sur la diffusion des actualités (sur la norme du gatekeeping). Ce rôle de transmission des actualités est mobilisé pour renforcer la position des acteurs médiatiques, dans une logique de (re)professionnalisation du métier. Les interactions avec les publics sont minoritaires. Ce fait appuie l’idée que la participation des publics n’est pas envisagée comme une dimension stratégique dans le processus de légitimation du journalisme. De même, les relations avec les publics, qui, selon notre étude, ne sont pas non plus caractérisées par des interactions horizontales, nous indiquent que les acteurs médiatiques veulent réactiver des relations de force traditionnelles. Il semblerait ainsi que les relations entre les acteurs médiatiques et les publics sur Twitter (re)tendent, dans une certaine mesure, vers des formes asymétriques. Dans le même sens, les usages que nous avons mis en lumière tendent à confirmer que les acteurs médiatiques, bien qu’ils envisagent les publics comme des acteurs « actifs », ne les considèrent pas comme des acteurs « d’égal à égal » dans le processus de production de l’actualité. Néanmoins, il faut bien insister, à notre avis, que ces relations, bien qu’asymétriques, ne semblent pas transmettre en fond une vision des publics réduite à un rôle purement de récepteur. L’analyse des usages de Twitter par les publics en lien avec l’actualité montre que les publics ne semblent pas, non plus, intéressés par des interactions avec les journalistes. Ils diffusent et par-dessus tout commentent et discutent de l’actualité entre pairs, ce qui correspond à des usages « sociaux » de l’actualité. En évaluant les contenus diffusés par les acteurs médiatiques, ils montrent un intérêt pour (et donc une connaissance de) le respect des normes et standards traditionnels du journalisme, notamment la partialité, la pertinence et la qualité des contenus. Enfin, ils choisissent de diffuser les mêmes thématiques d’actualités que les acteurs médiatiques (ils ne « forcent » pas l’agenda). Ces constats semblent traduire que les publics ne semblent pas non plus revendiquer un statut égalitaire, que cette relation asymétrique est bien acceptée, et que les « normes » ou principes d’interactivité des médias sociaux sont tout aussi importants. Ainsi, Il semblerait que les publics des médias d’actualité comprennent bien les circonstances ou le contexte (celui des médias sociaux) dans lesquelles les communications autour de l’actualité et du journalisme ont lieu. Nous osons même avancer qu’ils comprennent même mieux que les acteurs médiatiques eux-mêmes, car au début de leur usage de Twitter les médias et les journalistes ont tâtonné et dispersé leurs activités au nom de la « culture de la participation » des médias sociaux dans laquelle ils faisaient leur entrée. Au regard des éléments précédents, notre travail peut être vu comme une contribution qui soutient une approche alternative aux discours qui ont tendance à mettre l’accent sur la nature changeante des relations entre les acteurs médiatiques et les publics sur les médias sociaux.