Faculté des lettres et sciences humaines

Erythréennes et Erythréens au-delà des frontières : Itinéraires d’exil

Placì, Rahel ; Piguet, Etienne (Dir.)

Mémoire de master : Université de Neuchâtel, 2018.

Les Erythréen·ne·s qui fuient le service national à durée indéterminée sont 5 000 à quitter le pays chaque mois. Une fois la frontière franchie illégalement, ils et elles poursuivent leur route en transitant généralement par l’Ethiopie et/ou le Soudan, la Libye et la mer Méditerranée, dans le but d’atteindre l’Europe. Voyageant clandestinement, ils et elles font appel à des... More

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    Summary
    Les Erythréen·ne·s qui fuient le service national à durée indéterminée sont 5 000 à quitter le pays chaque mois. Une fois la frontière franchie illégalement, ils et elles poursuivent leur route en transitant généralement par l’Ethiopie et/ou le Soudan, la Libye et la mer Méditerranée, dans le but d’atteindre l’Europe. Voyageant clandestinement, ils et elles font appel à des réseaux de passeurs organisés, ainsi qu’à leur famille et amis, pour rendre possible leur migration. Certains et certaines parviennent à obtenir des documents – faux ou authentiques – qui leur permettent d’arriver légalement en Europe. C’est le cas des femmes notamment, qui ont parfois droit au regroupement familial via leur mari, ou qui font appel à un passeur pour obtenir de faux documents de mariage. Dans tous les cas, la route est longue, allant de plusieurs mois à plusieurs années, et coûte cher : jusqu’à des dizaines de milliers de francs pour les cas les plus extrêmes. Nombreux sont les obstacles et les frontières qui se dressent face à ces migrant·e·s, qu’ils soient économiques, sécuritaires et politiques, ou encore physiques et psychologiques. Certain·e·s parviennent à atteindre leurs destinations du premier coup, d’autres au bout de la deuxième, voire troisième tentative, souvent après avoir été refoulé·e·s et/ou emprisonné·e·s. Malgré tout, ils et elles continuent, en risquant leur vie et celle des leurs, dans l’espoir d’atteindre un jour un pays sûr, et d’y trouver la liberté ainsi que des perspectives d’avenir.

    Cette recherche a pour but de comprendre comment ces itinéraires d’exil érythréens sont produits et vécus, en prenant pour étude de cas les Erythréen·ne·s qui ont demandé l’asile en Suisse. L’analyse de dix entretiens biographiques a permis de mettre en évidence le rôle important du réseau personnel de ces migrant·e·s qui agit comme un catalyseur de la migration. Premièrement, la famille – qu’elle soit restée au pays ou ailleurs – peut être comprise comme une force transnationale qui finance les itinéraires, conseille les migrant·e·s et sert d’intermédiaire lorsque les contacts d’une part et d’autre d’une frontière ne sont pas possibles. Deuxièmement, les passeurs – organisés en réseaux – incitent les migrant·e·s à poursuivre leur route, nourrissant leurs peurs et leurs espoirs. Troisièmement, le réseau créé en chemin va offrir du soutien aux réfugié·e·s, mais également influencer leur itinéraire. Il s’agit des autres migrant·e·s, rencontré·e·s en route, qui vont servir d’exemple et participer à leur prise de décision. Enfin, le bouche à oreille va informer les candidat·e·s à l’exil sur les routes qu’ils et elles souhaitent emprunter pour atteindre l’Europe. Les frontières, telles qu’elles sont vécues et franchies par les migrant·e·s ne correspondent pas toujours aux limites politiques des pays, mais plutôt se renouvellent tout au long de l’itinéraire, prenant des formes multiples et variées : désert du Sahara ; mer Méditerranée ; enfermement dans un camp de réfugié·e·s ou dans une maison de passeurs ; séparation physique et virtuelle de la famille ; attente ; etc. A travers les années, les itinéraires ont eu tendance à coûter de plus en plus cher. La fermeture et l’externalisation des frontières européennes bloquent petit à petit les routes, obligeant les jeunes hommes, qui sont généralement les premiers à migrer, à emprunter de nouvelles voies les obligeant à faire de plus en plus appel à des réseaux de passeurs. Les femmes mariées sont elles aussi victimes de cette évolution, car elles sont hautement dépendantes de leur mari parti avant elles, et dont elles restent sans nouvelles pendant des mois. Ainsi, leur itinéraire d’exil suit ces derniers. Attendant des papiers, elles sont obligées de vivre jusqu’à plusieurs années dans la plus grande précarité. En Erythrée, où elles sont harcelées par l’armée, ainsi que dans les camps de réfugié·e·s en Ethiopie et au Soudan, où elles craignent les enlèvements. Au final, les itinéraires d’exil érythréens ne doivent pas être compris individuellement, mais au contraire doivent être situés dans le contexte plus large d’une émigration familiale, dont les relations se veulent de plus en plus transnationales, étendant ainsi leurs soutiens économique et moral au-delà des frontières.