Faculté des lettres et sciences humaines

Circulation migratoire : le cas des danseuses de cabaret extra-européennes en Suisse

Thiévent, Romaric ; Piguet, Etienne (Dir.) ; Dahinden, Janine (Codir.) ; Morokvasic, Mirjana (Codir.) ; Le Goff, Jean-Marie (Codir.) ; Staszak, Jean-François (Codir.)

Thèse de doctorat : Université de Neuchâtel, 2015.

Cette thèse a pour objectif général de décrire et d’expliquer les trajectoires de circulation des femmes extra-européennes venant travailler en Suisse au bénéfice d’un permis L de danseuse de cabaret. L’activité de ces femmes comprend la performance de spectacles de strip-tease mais aussi, notoirement, l’incitation des clients à la consommation d’alcool et parfois la vente de... Plus

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    Résumé
    Cette thèse a pour objectif général de décrire et d’expliquer les trajectoires de circulation des femmes extra-européennes venant travailler en Suisse au bénéfice d’un permis L de danseuse de cabaret. L’activité de ces femmes comprend la performance de spectacles de strip-tease mais aussi, notoirement, l’incitation des clients à la consommation d’alcool et parfois la vente de services sexuels. Tout particulièrement marquée par un haut degré de mobilité, elle constitue ainsi un cas particulièrement intéressant pour l’analyse des circulations migratoires. Ces formes de migrations sont caractérisées notamment par une division spatiale des activités économiques et des obligations sociales, le maintien de liens avec l’espace d’origine et la récurrence de l’acte de migration. Deux postures caractérisent notre démarche de recherche. La première vise le dépassement de l’analyse monodimensionnelle des phénomènes migratoires par la prise en compte simultanée des dimensions spatiales et temporelles qui les structurent. Elle soutient que la description et l’analyse fine des circulations migratoires, qui sont caractérisées par un rapport dynamique et complexe entre mobilité et immobilité, ne peuvent pas faire l’économie d’un examen approfondi et conjoint des différentes temporalités et spatialités qui les constituent et les structurent. La deuxième, qui découle directement de l’examen des débats polarisés qui traversent le champ de recherche sur le travail du sexe en général, et celui de son exercice en situation de migration, consiste à rejeter le statut d’exceptionnalité et de radicale différence fréquemment attribué aux migrations des travailleuses du sexe. Nous soutenons en effet qu’une analyse solide des trajectoires et des logiques de circulation des danseuses de cabaret extra-européennes doit être effectuée en adoptant un regard « idéologiquement neutre », sans jugement moral ni complaisance sur l’objet d’étude. Pour analyser les trajectoires et les logiques de circulation à l’échelle internationale et suisse de cette main-d’oeuvre particulière, nous avons mis en oeuvre des méthodes mixtes : analyse de données statistiques, entretiens, analyse de documents et observations. De manière générale, l’image qui ressort de l’examen des trajectoires de circulation des danseuses est celle d’une catégorie de migrantes dont la marge de manoeuvre sur sa propre mobilité est fortement réduite. Du fait de leur statut précaire déterminé par le permis de séjour dont elles bénéficient et du mode de fonctionnement du réseau de circulation au sein duquel elles sont insérées, les danseuses de cabaret se trouvent fréquemment dans une situation de dépendance envers les patrons de cabaret et les recruteurs et disposent d’une force de négociation fortement limitée. En plus de relations sociales de circulation qui leur sont nettement défavorables, leur marge de manoeuvre se trouve encore restreinte par différents facteurs étroitement liés aux caractéristiques du secteur au sein duquel elles évoluent, ainsi que par la nécessité de coordonner et de concilier leur activité dans les cabarets avec une vie familiale, affective, professionnelle ou académique dans le pays d’origine. Malgré ce degré élevé de contrainte, certaines femmes réussissent néanmoins à s’aménager des espaces de contrôle et d’influence leur permettant d’acquérir du pouvoir sur leur circulation. Ce pouvoir dépend étroitement de la possession et de la possibilité de mettre en oeuvre des compétences circulatoires composées de savoir-faire, d’information et de relations. Ces compétences leur permettent d’augmenter leur degré de sécurité d’emploi et leur donnent une prise sur la temporalité de leur circulation, réduisant ainsi l’incertitude qui caractérise cette activité. Les compétences circulatoires fournissent aux danseuses la possibilité d’arbitrer les potentialités qui s’offrent à elles et d’effectuer des choix stratégiques leur permettant de tirer profit de leur circulation. Ces avantages peuvent être de nature économique, sanitaire ou sociale.