Faculté des lettres et sciences humaines

« Non au sexe ! » ou la confrontation des points de vue autour d’un dispositif de prévention Sida au Malawi

Rémy, Cosette ; Perret-Clermont, Anne-Nelly (Dir.)

Mémoire de master : Université de Neuchâtel, 2010.

Cette étude, menée dans le cadre d’un travail de mémoire à l’Institut de Psychologie et Education à l’Université de Neuchâtel, prend comme objet d’étude un programme de prévention Sida implémenté au Malawi par une association caritative anglaise. Mon intérêt de départ était de comprendre les échecs de la prévention Sida en Afrique australe et de dépasser les théories... More

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    Résumé
    Cette étude, menée dans le cadre d’un travail de mémoire à l’Institut de Psychologie et Education à l’Université de Neuchâtel, prend comme objet d’étude un programme de prévention Sida implémenté au Malawi par une association caritative anglaise. Mon intérêt de départ était de comprendre les échecs de la prévention Sida en Afrique australe et de dépasser les théories comportementalistes encore utilisées par les chercheurs dans ce domaine pour expliquer les revers de la prévention dans cette région du monde. Je prends le point de vue de la psychologie socio-culturelle afin d’apporter un nouveau regard sur la prévention, un regard qui inclus le contexte plus large dans lequel elle s’inscrit, et qui permette d’articuler à la fois les idéologies des concepteurs, les pressions politico-économiques des sponsors, et les interprétations des destinataires. La prévention Sida ne touche pas seulement au domaine de la santé, de l’épidémiologie, elle aspire à une transmission de connaissances et nous renvoie inévitablement au domaine de l’apprentissage.

    Dans le cadre de cette étude, le dispositif de prévention Sida est donc appréhendé en tant que situation d’apprentissage, en tant que lieu de rencontre entre des acteurs venant de milieux différents et faisant référence à des systèmes de valeurs différents qui peuvent engendrer des malentendus quant aux objectifs du dispositif et aux attentes de chacun. Ces décalages entre systèmes symboliques, entre système de référence, offriraient une clé de lecture pour mieux comprendre les échecs répétés des interventions de prévention Sida en Afrique. De la même manière que les décalages entre professeur et élève mènent aussi à des échecs scolaires.

    Les résultats de la recherche démontrent en effet un certains nombres de malentendus entre l’univers (le système de référence) des concepteurs du programme de prévention – des Anglais – et celui des destinataires – des étudiants malawites. Par exemple, la vision cognitive et comportementale que les concepteurs ont de la prévention du Sida (en se focalisant presque exclusivement sur le changement de comportement des destinataires) s’oppose à la vision des participants qui évoquent aussi les circonstances situationnelles et les relations sociales dans la prévention des maladies. De même, les représentations que les concepteurs ont de la « sexualité en Afrique » se rapportent davantage à des comportements individuels à risque (multi-partenariat sexuel simultané, infidélité, rejet du préservatif) qu’à des relations interpersonnelles ancrées dans des pratiques culturelles et sociales et créant une dépendance mutuelle entre les conjoints, leur famille et leur communauté.

    En outre, l’interprétation et l’utilisation des objectifs du programme diffèrent entre concepteurs, animateurs et destinataires. Il est apparu lors des entretiens que les participants se servent de leur position au sein de l’association à d’autres fins que celles contenues dans les objectifs du dispositif. Par exemple, certains se soucient moins de changer leurs comportements sexuels et plus de ce qu’ils peuvent tirer de leur statut en tant que membre de l’association auprès des filles par exemple (pour mener des investigations, séduire et même accumuler les partenaires). Il est surprenant de noter que certains étudiants utilisent leur position à l’encontre des conseils donnés par les animateurs (dire non au sexe, réduire le nombre de partenaires).

    Les résultats de cette recherche dévoilent certains décalages entre le point de vue des concepteurs et celui des destinataires du dispositif de prévention Sida qui trahissent les appartenances de chacun à des contextes socioculturels distincts et qui rend difficile les ajustements mutuels atteindre une compréhension intersubjective des enjeux du dispositif. Et cela est dû en grande partie au fait que ces malentendus ne sont pas dévoilés. Il semble donc réducteur d’évaluer les interventions de prévention Sida en mesurant uniquement le changement de comportement des personnes visées par le dispositif, toute situation de transmission de connaissances, toute situation d’apprentissage, est avant tout un lieu de rencontre, d’échange, de communication entre des personnes faisant référence à des univers socioculturels différents. Tant que les interventions de prévention Sida au Malawi ne confronteront pas ces malentendus, il sera d’autant plus difficile de les surmonter et d’avoir un impact dans la vie des Malawites.