Faculté des lettres

L'affectivité au quotidien dans les troubles somatoformes

Salamin, Virginie ; Reicherts, Michael (Dir.) ; Perrez, Meinrad (Codir.)

Thèse de doctorat : Université de Fribourg, 2009.

L’affectivité au quotidien dans les troubles somatoformes Contexte théorique On dit souvent des patients souffrant de Troubles somatoformes qu’ils sont alexithymiques, c’està- dire qu’ils ont des difficultés marquées à décrire et communiquer leurs états internes (Taylor, Bagby, & Parker, 1997). Une méta-analyse estime que l’association entre l’alexithymie et la somatisation... Plus

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    Résumé
    L’affectivité au quotidien dans les troubles somatoformes Contexte théorique On dit souvent des patients souffrant de Troubles somatoformes qu’ils sont alexithymiques, c’està- dire qu’ils ont des difficultés marquées à décrire et communiquer leurs états internes (Taylor, Bagby, & Parker, 1997). Une méta-analyse estime que l’association entre l’alexithymie et la somatisation est faible à modérée (De Gucht & Heiser, 2003). De plus, la tendance actuelle est de penser les troubles somatoformes comme des troubles de la régulation des affects (Waller & Scheidt, 2004; Waller & Scheidt, 2006). L’étude des relations entre l’affectivité et la somatisation nécessite ainsi qu’on approfondisse le rôle d’autres facettes du traitement affectif, p. ex. la régulation et la communication des émotions. Enfin, l’utilisation des nouvelles méthodologies d’évaluation ambulatoire (Fahrenberg, Myrtek, Pawlik, & Perrez, 2007b) permettrait d’apporter un regard nouveau. Hypothèses Notre travail répond à trois questions de recherche. (1) Comment les patients évaluent-ils leurs états affectifs ? (2) Quelles sont les relations entre le traitement affectif et le bien-être physique dans la vie quotidienne ? (3) Comment les patients décrivent-ils leurs affects au moyen d’un vocabulaire émotionnel spécifique ? Méthode Nous combinons deux méthodes pour accéder aux expériences affectives et corporelles de nos sujets : (1) des questionnaires mesurant l’alexithymie (TAS-20, Bagby, Parker, & Taylor, 1994), des composantes du traitement affectif, les Dimensions de l’Ouverture émotionnelle (DOE, Reicherts, 2007), les difficultés psychologiques (SCL-27, Hardt & Gerbershagen, 2001), et la somatisation (SOMS-2/7T, Rief, Hiller, & Heuser, 1997) et (2) l’évaluation ambulatoire pendant sept jours. Cette approche a l’avantage d’avoir une meilleure validité écologique, de limiter les biais liés au rappel rétrospectif et de pouvoir mesurer les fluctuations des états au cours de la journée. Les états affectifs sont évalués sur un ordinateur de poche au moyen du Learning Affect Monitor (Reicherts, Salamin, Maggiori, & Pauls, 2007), développé en partie dans le cadre de cette recherche, permettant une évaluation à la fois dimensionnelle (intensité, valence et activation) et discrète (liste de 30 descripteurs) de son état actuel. Sujets Cette étude prospective comprend un échantillon témoin de 66 adultes et un échantillon clinique de 30 patients souffrant de Troubles somatoformes. Résultats (1) L’évaluation ambulatoire est faisable par un échantillon de patients hospitalisés. Les patients décrivent leurs affects de manière relativement similaire aux sujets témoins en ce qui concerne les dimensions d’intensité et d’activation. Comme on s’y attendait, leur vécu est globalement moins agréable et ils se sentent moins bien physiquement. Leurs ressentis corporels sont moins sensibles au contexte, dépendent plus de leurs caractéristiques individuelles. L’intensité et l’agréabilité de la situation affective dans laquelle se trouvent les patients prédisent un bien-être physique accru. (2) La somatisation est associée à des états affectifs et à un bien-être plus fluctuants dans la vie quotidienne. L’instabilité des ressentis affectifs de base (valence et activation) est favorisée par certaines caractéristiques du traitement affectif. La régulation des émotions diminue les fluctuations de l’activation. La communication des émotions diminue à la fois les fluctuations de l’activation et de la valence. Par contre, la représentation cognitive des émotions favorise cette instabilité. De plus, elle est un facteur contribuant significativement à une diminution du bien-être dans la vie quotidienne. L’alexithymie n’est pas associée à la somatisation ou au bien-être quotidien. (3) L’alexithymie n’est pas liée à la manière dont les patients « verbalisent » leurs ressentis affectifs. Les patients décrivent leurs affects avec le même nombre de mots, en les choisissant parmi un registre de vocabulaire tout aussi étendu. Ils utilisent globalement plus de descripteurs négatifs que positifs. Par contre, les patients qui vont mieux sont justement ceux qui expriment plus d’affects négatifs. Enfin, les patients ont des difficultés à faire une utilisation différenciée du vocabulaire émotionnel en termes d’agréabilité. Cette difficulté n’est pas liée à l’alexithymie mais plutôt à la gravité des difficultés psychologiques des patients (symptômes dépressifs et anxieux). Discussion L’alexithymie ne joue pas un rôle majeur dans notre étude. Son influence disparaît lorsqu’on tient compte des difficultés psychiques auxquelles elle est fortement corrélée. Nous n’avons pas non plus de preuve que les patients qui somatisent ressentent des affects indifférenciés (Lane, Sechrest, Riedel, Shapiro, & Kaszniak, 2000), au contraire, ils décrivent l’intensité, la valence et l’activation de leurs affects de manière relativement similaire aux sujets témoins. Par contre, nous observons un déficit dans le processus d’expression émotionnelle, avec une difficulté à faire le passage entre les ressentis affectifs élémentaires et leur élaboration verbale (Nyklìcek, Vingerhoets, & Denollet, 2002) : leurs descriptions verbales différencient peu les états en termes de valence. Les patients décrivent des compétences de régulation émotionnelle nettement plus faibles que les sujets témoins. Avoir une représentation cognitive précise de ses émotions perturbe l’homéostasie affective et diminue le sentiment de bien-être physique chez ces patients. Il est possible que le fait d’être conscients des raisons et significations de leurs émotions, sans avoir la capacité de les réguler, induise chez ces patients une détresse somatique. Enfin, l’association de l’expression de plus d’affects négatifs à un meilleur fonctionnement global souligne les effets bénéfiques de l’expression affective sur le bien-être physique et affectif.
    Summary
    Daily life affectivity and somatoform disorders Theoretical background Patients suffering from somatoform disorders are often said to be “alexithymic”, i.e. they have marked difficulties to describe and communicate their internal states (Taylor, Bagby, & Parker, 1997). A meta-analysis estimated the association between alexithymia and somatization to be low to moderate (De Gucht & Heiser, 2003). Moreover, the current tendency is to think of the somatoform disorders as disorders of affect regulation (Waller & Scheidt, 2004; Waller & Scheidt, 2006). In order to study the relations between affectivity and somatization, one needs to better understand the role of other aspects of affect processing, e.g. the regulation and communication of emotions. Finally, the use of new ambulatory assessment methodologies (Fahrenberg, Myrtek, Pawlik, & Perris, 2007b) would provide a fresh look on those relations. Hypothesis Our work addresses three research questions. (1) How do patients assess their emotional states? (2) What are the relationships between affect processing and physical well-being in everyday life? (3) How do patients describe their affects using a specific emotional vocabulary? Method We combine two methods to gain access to our subjects’ affective and bodily experiences: (1) questionnaires measuring: alexithymia (TAS-20, Bagby, Parker, & Taylor, 1994), components of emotional processing, the Dimensions of Emotional Openness (DOE Reichert, 2007), psychological problems (SCL-27, Gerbershagen & Hardt, 2001), and somatization (SOMS-2/7T, Rief, Hiller, & Heuser, 1997) and (2) ambulatory assessment for seven days. This approach has the advantage of having a better ecological validity, reducing bias due to retrospective recall and measuring states’ fluctuations during the day. Affective states are reported on a handheld computer using the Learning Affect Monitor (Reichert, Salamin, Maggiori, & Pauls, 2007): partly developed in the context of this research, it allows a comprehensive evaluation of its current state, both dimensional (intensity, valence and activation) and discrete (list of 30 descriptors). Subjects This prospective study includes a control sample of 66 adults and a clinical sample of 30 inpatients suffering from somatoform disorders. Results (1) Ambulatory assessment is feasible with a sample of inpatients. Regarding the dimensions of intensity and activation, patients described their affects rather the same way than controls. As expected, their overall experience is less pleasant and they feel worse physically. Their bodily states are less sensitive to context: they depend more on their individual characteristics. Intensity and valence of the patient’s current affective situation are predictors of an increased physical well-being. (2) Somatization is associated with higher fluctuations of affective states and well-being in daily life. The instability of core affects (valence and activation) is reinforced by certain characteristics of affect processing: emotion regulation reduces the fluctuations of the activation; communication of emotions decreases the fluctuations of both activation and valence; however, cognitive representation of ones emotions promotes affective instability and a significant reduction of physical well-being in everyday life. Alexithymia is not associated with somatization or daily wellbeing. (3) Alexithymia is not related to the way patients "verbalize" their affective feelings. Inpatients describe their affects with the same number of words, selected from an equally large register of vocabulary. Overall, they use more negative than positive descriptors. On the other side, the patients feeling better are the ones who express more negative affects. Finally, patients have marked difficulties in making a differentiated use of emotional vocabulary in terms of valence. This difficulty is not related to alexithymia, but rather to the severity of patients' psychological problems (depression and anxiety symptoms). Discussion Alexithymia does not play a major role in our study. Its influence disappears when taking into account the psychological difficulties (with which it is strongly correlated). We have no evidence that somatizing patients feel undifferentiated affects (Lane, Sechrest, Riedel, Shapiro, & Kaszniak, 2000); on the contrary, they describe the intensity, valence and activation of their affects the same way than controls. However, we observe a deficit in the process of emotional expression, with a difficulty to make the transition between core affects and their verbal development (Nyklìcek, Vingerhoets, & Denollet, 2002): their verbal descriptions make little distinction of affective states in terms of valence. Patients report to have emotional regulation skills that are significantly weaker than controls. Having an accurate cognitive representation of ones emotions disrupts affective homeostasis and decreases physical well-being in these patients. It is possible that being aware of the reasons and meanings of their emotions without having the ability to regulate them induce in these patients somatic distress. Finally, the association between the report of a higher proportion of negative affects and better overall functioning highlights the benefits of emotional expression on physical and emotional well-being.